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ALERTE AOUT 2020 : LA CANCEL CULTURE : CONFORMISME OU ECHEC DU LEGICENTRISME ?

ALERTE AOUT 2020 : LA CANCEL CULTURE : CONFORMISME OU ECHEC DU LEGICENTRISME ?

Plusieurs articles récents témoignent de l’émergence dans le débat public français d’une « cancel culture » venue des USA (T. F. Williams, Un espace public corseté par la « cancel culture » ne sert pas les intérêts des minorités, Le Monde, 26 et 27 juillet 2020, p. 30). Cette culture intégrerait des démarches communautaires visant à neutraliser des actions perçues comme illégitimes par des campagnes collectives extra-judiciaires. On a pu la constater à l’encontre d’enseignements ou de spectacles qui ont dû cesser sous la menace de manifestations ou d’occupations.

Dans l’édition du Monde du 8 août 2020, Nathalie Heinich rejette ce « conformisme idéologique » (La « cancel culture » : n’a rien à faire sur notre territoire). Celui-ci serait dû au « sous-développement juridique nord-américain » ; « son importation en France est absurde et ne témoigne que de l’ignorance ou du déni de notre culture juridique car c’est la loi qui protège les libertés beaucoup plus sûrement que l’absence de loi ».

Ce rejet nous paraît lui-même témoigner d’un complexe de supériorité légicentriste et d’une francophilie exacerbée.

Le culte que le Droit français voue à la loi dès la Faculté prend l’eau de toute part. L’inflation législative, l’inintelligibilité et l’inefficience croissante des textes de lois contribuent en effet à affaiblir ce modèle légaliste. L’impérialisme croissant du pouvoir législatif et réglementaire dans des matières autrefois confiées au seul contrôle social accroît le sentiment de lois liberticides et la perte de confiance dans le législateur.  

En réaction à cette perte d’autorité, le modèle du Droit non-écrit assis sur des principes, des coutumes et des usages témoigne d’une vigueur renforcée et rappelle à chacun que le Droit ne se confond pas avec la loi. Cette dernière n’est que le versant écrit du Droit. Depuis toujours, ce dernier contient une part non-écrite. Celle-ci peut être vue comme une concession de Droit étatique ou plus radicalement comme le signe d’un ordre juridique autonome et concurrent avec lequel le Droit écrit étatique doit composer. Cette seconde représentation n’est pas le signe d’un « sous-développement » mais du refus d’une assimilation excessive du Droit à sa seule composante écrite.  

L’apparition en France de la cancel culture relève selon nous de cette remise en cause du modèle légicentriste. Plus précisément, la cancel culture n’est qu’une réponse communautaire à l’inefficacité croissante des sanctions d’un appareil judiciaire accroché à des textes. On a ainsi pu y voir une « mise hors-la-loi moderne » sur le modèle des sanctions médiévales du très coutumier Moyen-Age ou un ostracisme sur le modèles des cités grecques. Que ce concept soit invoqué par la nouvelle gauche américaine n’est qu’un accident de l’histoire; des communautés conservatrices pourront très bien l’invoquer pour contester des appropriations culturelles commerciales ou étatiques par exemple sur des symboles religieux. Si elle menace des individus dans leur liberté d’expression, cette communautarisation des sanctions menace aussi des intérêts commerciaux ; les sociétés commerciales redoutent plus aujourd’hui les dégâts de campagnes médiatiques liées à des boycotts que la menace de contentieux devant des tribunaux étatiques.

Dans cette confrontation juridique mondialisée par internet, la France aura du mal à s’imposer en invoquant un « territoire » défendu par la loi. Elle innovera davantage en proposant un mode de conciliation de la part écrite et non-écrite de son Droit recentrant l’intervention législative sur les seules matières relevant de l’ordre public.  L’article 10 du nouveau code civil chinois adopté le 28 mai 2020 s’essaie à cet exercice en acceptant l’invocabilité du Droit non-écrit devant les tribunaux « sous réserve de l’ordre public et des bonnes mœurs ». La formulation est vieillotte ; elle a cependant le mérite d’être plus réaliste que l’approche proposée par Marlène Schiappa ; en préambule à son projet de loi contre les séparatismes, notre Ministre Déléguée en charge de la citoyenneté a ainsi affirmé le 13 juillet 2020 que « les lois de la République sont au-dessus de toutes coutumes ». C’est beau… mais c’est faux. 

Pierre Mousseron